La vampire ou la vierge de Hongrie de Lamothe-Langon

 

La vampire ou la vierge de Hongrie de Étienne-Léon de Lamothe-Langon

 

Édouard Delmont, entré fort jeune au service, avait suivi pendant plusieurs années le mouvement rapide qui entraînait nos années à travers l’Europe. Au milieu de tant de marches et de fatigues, la Hongrie lui offrit quelque repos et les charmes d’un amour partagé ; mais des cris de guerre l’arrachèrent bientôt à une situation si douce, il fallut reprendre les armes. L’ambition, la gloire, s’emparèrent de nouveau de toutes ses pensées, et, en moins d’une année, il perdit le souvenir de celle qu’il avait aimée. Nommé colonel, Delmont se marie, et devient père de deux enfants charmants ; il vivait heureux à Paris, lorsque vers la fin de l’année 1815, une lettre venue d’Allemagne, et dont il ne communiqua pas le contenu à sa famille, changea tout pour lui. Dès le lendemain il annonce à sa femme qu’une raison impérieuse l’oblige à quitter Paris sur-le-champ ; le colonel donne sa démission, renonce à toutes ses liaisons, et l’on partit pour aller se fixer dans une maison de campagne aux environs de Toulouse. La famille s’y établit, le colonel reprit sa gaieté, et tout allait bien lorsqu’une sœur qu’il avait à Nantes lui mande que des affaires importantes y exigeaient sa présence ; après avoir hésité longtemps, Delmont partit. En son absence, mme Delmont rencontre un jour une dame qui habitait une petite maison voisine de la sienne ; elle l’aborda, et fut frappée de sa beauté et de sa parure singulière ; la blancheur de sa peau était extrême, de vives couleurs l’embellissaient ; mais il y avait dans ce gracieux mélange des nuances terreuses et verdâtres, et rien ne peut donner l’idée de la vivacité redoutable qui animait ses yeux. Un incident singulier, l’incendie de la maison de l’étrangère, fournit a mme Delmont l’occasion de lui offrir un asile. Cette proposition fut acceptée, et, à son retour, le colonel trouva l’étrangère établie chez lui. Quel fut son étonnement lorsqu’il reconnut en Mme Alinska la jeune Hongroise à laquelle il avait jadis donné sa foi ! c’était pour la fuir qu’il avait quitté Paris, et il la retrouvait près de lui ! … Dès lors une fatale influence exerça ses ravages dans la famille du colonel. Un de ses enfants tomba malade et mourut ; la petite fille fut également atteinte d’un mal qui ne fit que s’accroître, et elle mourut. mme Delmont, elle-même, tomba dans un état de langueur effrayent, elle vint à Toulouse, languit pendant quelque temps, et mourut. Lorsque le colonel fut redevenu libre, son amour pour la belle Hongroise se ranima ; il résolut de lui offrir sa main, et de tenir ainsi ses premiers serments. Alinska frémit d’horreur à cette proposition, bien qu’elle témoignât au colonel un amour frénétique ; néanmoins, elle consentit à céder à ses vœux, à condition que les formalités civiles consacreraient seules leur union. Delmont promit, mais il fit avertir en secret le curé du lieu ; celui-ci se présenta à l’improviste devant Alinska, et voulut saisir sa main, qu’on avait remarqué être toujours gantée… Alinska, ou plutôt le Vampire, car on a déjà deviné que c’en était un, fit un cri affreux. Le tonnerre éclata au-dessus de la maison ; Delmont tomba mort ; et c’est ainsi que s’accomplit la punition de son infidélité. On verra dans l’ouvrage, par quelle suite de malheurs, de prodiges, de catastrophes, une jolie fille était devenue un méchant farfadet.